25 ans d’abus sexuels sur les assistantes par le prêtre co-fondateur de l’Arche, le Père Thomas

Père thomasEn 2007, Anne-Claire Fournier1 de la communauté de Trosly-Breuil révèle à une personne de l'Arche qu’elle a été abusée sexuellement par le Père Thomas, cofondateur de la Communauté de l’Arche avec Jean Vanier.

Dépendante économiquement de l’Arche, il n’était pas envisageable de parler à trois ans de la retraite, le risque de perdre son emploi sans en retrouver un autre étant trop important.

Ce n’est qu’une fois la retraite venue, à l’abri de toutes représailles économiques, que Anne-Claire libère sa parole en solidarité avec une autre victime qui essayait de se faire entendre et aussi pour que la vérité soit enfin connue.

Ce scandale éclatera à la face du monde le 5 mars 2019 lors du reportage "Religieuses abusées, l'autre scandale de l'église" diffusé sur ARTE.

2014, l'année des révélations

En avril 2014, une autre victime du Père Thomas demande à être entendue. Jean Vanier ainsi que deux conseils ecclésiastiques, Mgr Brincart (évêque du Puy-en-Velay) et le cardinal Barbarin, refusent de l’écouter. Directement contactée, la direction de l’Arche International prend au sérieux les deux témoignages et informe Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes et accompagnateur spirituel de l’Arche International. Une enquête canonique est constituée sous la responsabilité de ce dernier. Quatorze2 témoignages ont été recueillis entre décembre 2014 et mars 2015.

Les conclusions de l’enquête canonique indiquent que « le P. Thomas a eu des agissements sexuels sur des femmes majeures, par lesquels il disait rechercher et communiquer une expérience mystique. Ils attestent une emprise psychologique et spirituelle sur ces femmes auxquelles il demandait le silence car, selon lui, cela correspondait à des ‘’grâces particulières” que personne ne pouvait comprendre ».

La difficile diffusion de la vérité

Le résultat de l'enquête confirmant la véracité des faits sont diffusées en mars 2015 aux membres de l’Arche et rendues disponibles uniquement sur le site de l’Arche Internationale3 en avril, à défaut des sites du pays (l’Arche en France) et du département (l’Arche Oise) où ont eu lieu les faits. Ces deux sites n’offrent pas de lien vers celui de l’Arche Internationale où sont enfouis les agissements pervers du principal prédateur de l’Arche.

Le mutisme de Jean Vanier après la parution du communiqué a jeté le trouble dans les communautés. La publication de sa lettre un mois plus tard où il décrit tout ce qu’il a reçu du père Thomas ainsi que son absence de jugement sur ce dernier, n’ont fait qu’accentuer l’émoi. Heurtées, les victimes demandent en octobre 2015 à Jean Vanier de condamner publiquement les actes du Père Thomas. Ils n’obtiendront une réponse qu’un an plus tard, en novembre 2016.

La rébellion des victimes

Faute de reconnaissance de leurs souffrances par Jean Vanier, trois victimes contactent l’association d’Aide aux Victimes de mouvements Religieux en Europe et Familles (AVREF) et témoignent4 sur le site Web de l’AVREF. Etrangement, Jean-Christian Poirel, le directeur de l’Arche Oise, propose d’organiser une messe pour… le Père Thomas, le bourreau plutôt que les victimes, qui n’aura finalement pas lieu.

Une messe de réparation a été demandée par des victimes et une eucharistie se déroulera, en toute discrétion, le 6 avril 2017 à la chapelle de Trosly-Breuil. Cette cérémonie ne sera même pas annoncée dans les « feuilles de nouvelles », ce média interne diffusé aux membres et amis des communautés de l’Arche Oise.

En 2015, l’omniprésence du culte du secret se confirmait déjà lors d’une réunion à huis clos au siège de l’Arche Oise à Compiègne durant laquelle Jean-Christian Poirel a invité le personnel du site à ne pas parler de l’affaire Thomas, en précisant « … même pas entre vous ».

Compassion ou réprobation

L’officialisation des abus sexuels perpétrés par le cofondateur de l’Arche desserre la pression psychologique exercée par un certain nombre de ses membres, sur les victimes sources des révélations.

Toutefois, les reproches encore faits à celles-ci sur la médiatisation de leurs révélations, le souhait de la direction de l’Arche Oise d’organiser une messe pour le Père Thomas ou la présence de portrait de ce dernier dans des locaux administratifs suggèrent que la gravité des faits et les conséquences sur les victimes sont inégalement perçus par les membres de l’Arche, dont certaines directions de communautés locales et l’Arche Oise dont elles dépendent.
Même en sortie de la messe de réparation, Anne-Claire Fournier s’est vu sermonnée par un ancien directeur à la retraite de la communauté de Pierrefonds, qui lui reprochait la médiatisation de ses révélations.

Fin 2016, un point écoute tenu par des psychologues6 extérieurs à L’Arche a démarré dans l’Oise afin de permettre à d’éventuelles victimes du père Thomas Philippe, qu’elles se soient ou non fait connaitre de L’Arche, de bénéficier d’une aide. Ce point d’écoute est élargi à toute personne qui se sentirait victime d’un abus de la part d’un membre de L’Arche.

Enquête externe pour une quête d’honorabilité

La perpétration des abus par le Père Thomas sur beaucoup de femmes pendant une très longue période, la connaissance de sa condamnation7 par le Saint Office en 1956, le refus d’entendre l’appel d’une victime5 en 2014 le sollicitant, le mutisme puis l’absence de reconnaissance des actes du Père Thomas dès leur divulgation, sa prescription de l’abstinence sexuel au sein des communautés qui s’est révélée ne pas s’être appliquée à lui-même, sèment le doute parmi les personnes mandatées à la relecture de l’histoire de l’Arche, sur le degré de connaissance de Jean Vanier sur ce qui se passait dans sa communauté de Trosly-Breuil où il vivait parmi tous.

Le 14 juin 2019, L’Arche Internationale décide de lancer une enquête externe et indépendante afin de comprendre ce qui a pu permettre au père Thomas d’abuser sexuellement les assistantes, pendant 25 ans, en toute sérénité et impunité.

En fait, on peut soupçonner l’Arche d’essayer de redorer son blason avec des enquêteurs présentés comme non impliqués à l’Arche. Si les fervents membres de cette dernière béniront leurs dirigeants pour cette démarche voulant prétendument faire toute la lumière, d’autres observateurs se poseront la question : Pourquoi maintenant et non pas en 2014 lorsque les premières victimes ont parlé ?

La réponse est évidente. L’Arche Internationale a tout simplement attendu la disparition de Jean Vanier, décédé un mois auparavant. Il était la principale personne connaissant les tenants et aboutissants de cette douloureuse histoire. Une vraie commission d’enquête objective lui aurait certainement posé des questions embarrassantes, non édulcorées, car elle aurait interrogé un homme à ses yeux, et non le saint adulé des « purs et durs » de l’Arche qui l’ont toujours protégé, préférant la politique de l’autruche du disciple amblyope, à l’insupportable perspective de voir des tâches sur celui qu’ils tiennent pour immaculé.
D’ailleurs, l’absence de réaction de Jean Vanier, laisse à penser qu’il n’a pas été informé de la diffusion en mars 2019, sur ARTE, du reportage « Les religieuses abusées, l’autre scandale de l’église » dont presque la moitié est consacrée aux malfaisances des frères Philippe, dont son compère Thomas.

La promesse d’un rapport en septembre ne renforce pas la crédibilité de cette enquête. Avec la trêve estivale en août, cela laisse très peu de temps aux enquêteurs de faire quoi que ce soit au sein de l’Arche, d’autant plus que, s’ils sont réellement indépendants, ils n’auront nullement le temps de comprendre l’état d’esprit de cette très catholique fondation et encore moins, d’étudier des décennies d’histoires, surtout les plus glauques.

Avant que cette enquête démarre, il apparait que l’agitation du rapport devant les médias à la rentrée, ne sera qu’une opération de communication disant en filigrane « Vous voyez, nous avons fait quelque chose ! ».

'Enquête externe maison' vs 'Commission Sauvé'

Peut être également vu dans cette décision du 14 juin 2019 d’enquête externe, une réaction fébrile de l’Arche en France suite à l’activation de la commission Sauvé onze jours auparavant (voir « La commission Sauvé : une écoute pour les victimes d’abus sexuels dans l’église » ), avec une tentative de garder sous sa coupe, dans la commission maison, les témoignages de toutes les personnes blessées.

Habilitée à déterminer les responsabilités, on peut comprendre que les dirigeants de l’Arche redoutent les conséquences de l’audition de l’intégralité des victimes devant les membres de la commission Sauvé. Pourtant, n'est-ce pas le chemin d'une rédemption sincère ?

Le loup repose dans la bergerie

19 03 13 oh tombe ptLe Père Thomas, décédé le 4 février 1993, a été enterré sur le lieu de ses méfaits, à « La Ferme de Trosly », « lieu de formation, de ressourcement, de prière et de paix » d’après l’Arche en France.

Que peuvent bien ressentir ses victimes auxquelles s’impose l’image de sa sépulture si proche de chez elles ? Ne serait-il pas plus décent que sa tombe soit déplacée en un lieu désigné par sa famille ?

Notes et références

  1. Pseudonyme utilisé par une des victimes sur le site de l’AVREF (association d’Aide aux Victimes de mouvements Religieux en Europe et Familles)
     
  2. Au premier trimestre 2018, 20 victimes se sont manifestées. Leur nombre exact ne sera probablement jamais connu à cause de plusieurs facteurs : la volonté de ne pas révéler ce qu’elles ont subi, l’ignorance des démarches en cours notamment pour les assistantes étrangères, et les décès naturels ou par suicide.
    Il est à relever qu’un des témoignages évoque avoir songé à mettre fin à ses jours. On peut légitimement s’interroger sur la motivation des deux assistantes qui se sont données la mort à l’époque où sévissait le prédateur sexuel.

     
  3. Information de l’Arche Internationale sur l’affaire du Père Thomas : « Père Thomas - News - L'Arche internationale »
     
  4. Trois témoignages de victimes sur le site de l’AVREF :Témoignage d’Anne-Claire Fournier, Témoignage de Mary Donnely, Témoignage de Cynthia Howard
     
  5. Une victime avance que Jean Vanier est resté silencieux sur les agissements du Père Thomas qu’il ne pouvait ignorer et, qu’au moins depuis les années 70, il a toujours imposé le silence aux femmes venues se confier à lui.
     
  6. Mme TUPET Sylvie – 80 rue St Joseph – 60200 Compiègne – 03.44.86.81.93
    Mme VASSENT-BODART Béatrice – 13 rue des Sablons – 60200 Compiègne – 07.81.34.98.97

     
  7. Le père Thomas avait fait l’objet d’une condamnation extraordinaire en 1956 par le Saint Office pour un motif non divulgué. Il s’avèrera que celui-ci était également de même nature, avec des abus sexuels sur des moniales dominicaines

A vos commentaires…

Qu’avez-vous à dire sur cette affaire ? Que savez-vous sur les 2 suicides qui ont eu lieu à l’époque où sévissait le père Thomas ?

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Commentaires

  • imagination
    • 1. imagination Le 13/05/2019
    J'ai déjà rencontré Jean Vanier à propos d'un prêtre qui avait mis une femme enceinte. Jean Vanier m'avait répondu que c'était mon imagination et qu'il fallait défendre le prêtre. J'ai été très choqué de sa réponse.
  • Lanceur d'alerte
    • 2. Lanceur d'alerte Le 11/02/2019
    Je peux dire que le documentaire de Marie-Pierre Raimbault et de Eric Quintin qui va sortir sur Arte le 5 mars prochain à 20h50 fera une large place aux dérives sexuelles des frères Marie-Dominique et Thomas Philippe. Le scandale qui va s'ensuivre tant en France qu'en Allemagne va ensuite toucher toute l'Eglise parce que la scandaleuse omerta qui a protégé ces deux sinistres individus apparaîtra évidente. En particulier celle de Jean Vanier qui ne pouvait pas ne pas savoir qui était et ce que faisait Thomas Philippe. Ses dévotes et ses dévots qui l'ont béatifié dès son vivant vont tomber de haut. Dans l'iconographie, quand un saint était représenté de son vivant, on lui faisait une auréole carrée. Disons simplement que Jean Vanier va avoir la tête au carré. J'espère aussi sincèrement que cette saine médiatisation sera l'occasion qui donnera le courage à d'autres victimes de se manifester. C'est un devoir moral de faire cesser l'hypocrisie.
  • Assistante
    • 3. Assistante Le 12/11/2018
    Je suis horrifiée par ce que je lis là !! Ca refroidit ! On se croit dans un envirronement sain et sur alors que c'est pas vrai. C'est bien de le savoir. Le mal se cache partout, même dans les endroits insoupsonnables !!! Comme quoi, même en se renseignant bien sur l'endroit où on va faire son service civique, on trouve pas tout et on se fait avoir. Je suis dégoutée !!

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